par Michèle Fornhoff-Levitt
Paris fut le théâtre d’une activité yiddish d’une remarquable vitalité, portée principalement par des artistes venus d’Europe orientale et ancrée dans une communauté yiddishophone, tout en entretenant de multiples passerelles avec le public et le monde théâtral français. De cette vie théâtrale intense, pourtant, peu de traces subsistent aujourd’hui : ni théâtre permanent, ni institution durable, ni véritable place dans l’historiographie du théâtre français.
C’est ce monde théâtral, aujourd’hui largement passé sous silence, que se propose de reconstituer Jouer la judéité. Le théâtre yiddish à Paris (1919-1939), qui paraît le 16 septembre 2026 aux Éditions Classiques Garnier, dans la collection « Études sur le théâtre et les arts de la scène », n° 46.
Issu d’un vaste dépouillement d’archives ayant permis de recenser près d’un millier de pièces et quelque 4 000 représentations, l’ouvrage en suit les lieux, les troupes, les artistes et les répertoires, mais aussi les circulations qui relient Paris à un espace théâtral beaucoup plus vaste, de Bucarest, Varsovie, Moscou ou Vilna à Londres, Bruxelles, New York et Buenos Aires. Paris apparaît ainsi moins comme le simple lieu d’implantation d’un théâtre immigré que comme l’un des nœuds d’une géographie théâtrale diasporique en mouvement.
L’enquête s’attache en particulier à comprendre ce qui se joue, au sens propre comme au figuré, sur ces scènes. Loin de constituer une identité stable que le théâtre se contenterait de représenter, la judéité y apparaît comme une réalité plurielle, sans cesse construite, négociée et mise en scène. Langue, mémoire de l’Alte Heym (l’« ancien foyer »), héritage religieux, expérience migratoire, rapports à la modernité et aux sociétés d’accueil se rencontrent et se recomposent dans la représentation théâtrale.
Le théâtre yiddish parisien constitue dès lors un observatoire privilégié des modalités selon lesquelles une culture diasporique se recompose dans l’instabilité. La scène devient à la fois lieu de mémoire, espace de création et instrument d’affirmation collective. Elle permet aussi de restituer à l’histoire culturelle du Paris de l’entre-deux-guerres un monde théâtral longtemps demeuré à ses marges.
L’ouvrage est issu d’une thèse doctorale menée en cotutelle à l’Université libre de Bruxelles et à Sorbonne Université, récompensée par le Prix Henri Hertz 2025 décerné par la Chancellerie des universités de Paris.
Paris, Classiques Garnier, 2026, 397 p.
ISBN 978-2-406-20058-1
